❧Un coupable acquitté, une victime bafouée, des richesses accaparées par quelques-uns : à chaque instant, le monde ne correspond pas à nos attentes.
◈Nous le trouvons souvent imparfait, insatisfaisant, parfois révoltant.
◈Spontanément, nous portons des jugements de valeur, et de très nombreuses situations nous semblent profondément injustes.
◈D'où une exigence : faire régner la justice.
⚖« Faire régner la justice » : instituer un ordre dans lequel le juste l'emporte effectivement.
◈Mais le mot justice a plusieurs sens : il désigne tantôt une valeur (ce qui permet de condamner telle situation), tantôt une vertu (être juste), tantôt une institution (l'appareil judiciaire).
◈L'énoncé interroge donc autant le moyen (par quoi le juste s'impose-t-il ?) que le fondement (qu'est-ce qui est juste ?).
☞Faire régner la justice, est-ce imposer la force du plus fort, seul fait brut tranchant les conflits (Calliclès) ?
◈Ou bien est-ce instituer un droit, un ensemble de lois communes ?
◈Mais le droit positif, tel qu'il est, suffit-il à rendre la justice, ou faut-il, au-dessus de lui, un droit naturel et une idée de la justice qui permettent de juger les lois elles-mêmes ?
🗺Nous verrons d'abord qu'on pourrait croire que faire régner la justice, c'est s'imposer par la force : le juste serait la domination du plus fort (Calliclès), ce qui légitime la vengeance — mais cette thèse confond le droit et la force (I).
◈Aussi faut-il reconnaître que faire régner la justice, c'est instituer un droit qui corrige les rapports de force et substitue le tiers impartial à la vengeance — sans que le droit positif suffise pour autant (équité, lois injustes) (II).
◈Nous établirons enfin que faire régner la justice suppose un droit naturel supérieur aux lois (Antigone, Locke) et une idée de la justice comme vertu qui rend à chacun son dû (Aristote) (III).
◈Problématique : faire régner la justice, est-ce imposer la force, instituer le droit, ou réaliser une idée du juste qui dépasse le droit positif ? | Plan : I. la force (Calliclès : le droit du plus fort ; la vengeance ; mais droit≠force) → II. le droit (l'institution corrige les rapports de force ; le tiers impartial ; mais le droit positif est insuffisant : équité, lois injustes) → III. le droit naturel (Antigone, Locke, DUDH) et l'idée de justice comme vertu (Aristote : rendre à chacun son dû).
❧Comment faire régner la justice ?
◈À première vue, en s'imposant par la force.
◈Car « faire régner » évoque déjà la domination : le juste serait simplement ce que le plus fort parvient à imposer.
◈Cette thèse provocatrice est portée par Calliclès dans le Gorgias de Platon.
👑Ce qui est juste, par nature, c'est que le fort l'emporte sur le faible, que le plus capable domine l'incapable.
◈Faire régner la justice, ce n'est donc pas autre chose que laisser la force s'exercer librement.
⚖La loi, œuvre des faibles. Selon Calliclès, la loi (nomos) est faite par les faibles et le grand nombre, qui, par ressentiment, trouvent une compensation dans leur nombre.
◈Ils décrètent « injuste » que le fort domine le faible et déclarent laide toute supériorité : la loi n'est qu'une convention arbitraire, reflet de la crainte des faibles.
🌿Le droit de la nature. À cette convention, Calliclès oppose la nature (phusis) : dans l'ordre naturel, la force est la loi suprême.
◈C'est la « vraie nature du droit » — il est juste que le capable l'emporte sur l'incapable.
◈Il y a donc une opposition entre le nomos (la loi, l'égalité) et la phusis (la nature, le droit du plus fort).
☞Conséquence pour notre sujet : faire régner la justice, ce serait laisser s'imposer le droit de nature, c'est-à-dire la force.
◈La justice véritable se confondrait avec la domination du fort sur le faible.
📖C'est la thèse de Calliclès dans le Gorgias : les faibles, par crainte, racontent que toute domination est laide afin d'effrayer les forts.
toute supériorité est laide et injuste. d'après Calliclès, Platon, le Gorgias
✦Ainsi le « juste selon la loi » ne serait qu'une convention des faibles ; le « juste selon la nature » serait la supériorité du fort, seule conforme à l'ordre des choses.
❧Apparemment donc, faire régner la justice, c'est s'imposer par la force : le juste serait la domination du plus fort, et la loi une simple convention des faibles à laquelle il faudrait s'arracher.
→Mais si la justice se réduit à la force, que devient-elle lorsqu'on se fait justice soi-même ?
◈Cette logique conduit à une autre figure : la vengeance.
◈Calliclès (le Gorgias) : la loi est l'œuvre des faibles ; par nature, le fort doit l'emporter (nomos ≠ phusis). → Faire régner la justice serait laisser régner la force.
◈Reste à vérifier ce présupposé.
❧Si la justice est affaire de force, alors faire régner la justice, ce serait se faire justice soi-même : rendre à l'offenseur le mal qu'il a commis.
◈C'est l'idée, spontanée et ancienne, de la vengeance.
⚔La vengeance — l'action par laquelle une personne offensée, lésée, inflige en retour et par ressentiment un mal à l'offenseur — passerait pour une manière de faire régner la justice.
🤝Rendre à chacun son dû. On peut convoquer trois arguments en sa faveur.
◈D'abord, la vengeance semble relever du principe selon lequel il faut rendre à chacun ce qui lui est dû : l'autre nous a causé du tort, il semble alors mériter que nous lui en fassions à notre tour.
♻Réparer et défendre. Ensuite, la vengeance donne l'impression de rétablir un ordre rompu, de réparer le tort subi.
◈Enfin, elle peut sembler relever d'une stratégie de défense : en rendant le mal, on dissuade l'offenseur de nuire à nouveau.
☞Conséquence pour notre sujet : la vengeance se présente comme le moyen immédiat de faire régner la justice quand on a été lésé — celui qui se venge croit rééquilibrer ce que l'injustice avait déséquilibré.
📖La vengeance confond souvent justice et représailles : « se faire justice soi-même ».
◈La plus ancienne tentative de la régler est la loi du talion, qui prétend rendre exactement le mal subi.
œil pour œil, dent pour dent. la loi du talion
✦Cette loi du talion incarne l'idée que la justice consisterait à rendre exactement le mal subi : la vengeance proportionnée semble alors une première figure du juste.
❧Dans cette première perspective, faire régner la justice reviendrait donc à pratiquer la vengeance : à rendre, par la force, le mal pour le mal.
→Mais peut-on vraiment assimiler la justice à la force et à la vengeance ?
◈L'une et l'autre ne reposent-elles pas sur une confusion ?
◈C'est ce que la sous-partie suivante va dénoncer.
◈La vengeance (« se faire justice soi-même », loi du talion : œil pour œil) passe pour une justice : rendre le mal subi.
◈Trois arguments : rendre son dû, réparer, dissuader. → Mais l'individu y est juge et partie : la confusion guette.
❧Réduire la justice à la force (Calliclès) et à la vengeance, c'est commettre une double confusion.
◈Car la justice est une norme, non un fait ; et la justice véritable s'oppose à la vengeance bien plus qu'elle ne s'y ramène.
🛑Le droit n'est pas la force, et faire régner la justice n'est pas se venger : la vengeance, loin de rétablir l'ordre, prolonge le désordre.
⚖Le droit est une norme, la force un fait. Contre Calliclès, on objecte que sa thèse repose sur une confusion entre le droit et la force.
◈Le droit est une norme : il prescrit ce qui doit être.
◈La force, elle, n'est qu'un fait brut : elle dit ce qui est.
◈Or, de ce qu'une chose est (le fort domine), il ne suit pas qu'elle doive être (que cette domination soit juste).
♻La vengeance prolonge le désordre. Contre la vengeance, on objecte qu'elle est juge et partie : l'individu lésé, emporté par le ressentiment, n'a aucune mesure.
◈Sa réaction appelle une contre-vengeance, puis une autre : loin de clore le conflit, la vengeance ouvre une chaîne sans fin de représailles.
◈Elle est passionnelle, là où la justice exige du recul.
☞Conséquence pour notre sujet : faire régner la justice ne peut ni se réduire à la force (qui n'est qu'un fait), ni se confondre avec la vengeance (qui entretient le désordre).
◈Il faut chercher ailleurs — du côté d'une norme commune soustraite aux passions.
📖On peut rapprocher cette critique d'une formule célèbre de Pascal : la pure force, sans justice, n'est pas le droit mais la tyrannie.
La force sans la justice est tyrannique. Pascal, Pensées
✦La domination du fort n'est donc pas le juste : elle en est même le contraire.
◈Il reste à trouver ce qui, sans être la force, peut néanmoins s'imposer : le droit.
❧Faire régner la justice ne peut donc ni se réduire à la force (Calliclès confond le fait et la norme), ni se confondre avec la vengeance (qui prolonge le désordre).
→Mais alors, par quoi le juste peut-il s'imposer sans être la force ni la vengeance ?
◈Une réponse s'impose : par l'institution d'un droit.
◈Limites : la force est un fait, le droit une norme (on ne déduit pas le devoir-être de l'être) ; la vengeance, juge et partie, ouvre une chaîne sans fin. → Pascal : « la force sans la justice est tyrannique ».
◈Il faut un tiers impartial : le droit.
❧Si la force ne fait pas le droit, alors faire régner la justice, c'est instituer un droit : un ensemble de règles communes qui viennent corriger l'inégalité naturelle des rapports de force.
◈Là où Calliclès voyait la loi des faibles, on découvre l'effort d'organiser des rapports humains justes.
🏛Le droit — l'ensemble des règles juridiques qui organisent la vie sociale — manifeste un effort pour corriger les inégalités naturelles : il empêche que le plus fort domine le plus faible.
⚖Le droit corrige l'inégalité. Loin de laisser les faibles « en proie aux caprices des forts », le droit organise les rapports humains de telle sorte que la domination du fort sur le faible soit empêchée.
◈Il est donc conforme à l'idée de justice d'après laquelle l'espèce humaine est composée d'individus égaux en valeur et en droits.
🧱Trois composantes. Cet effort passe par trois éléments : les lois (règles générales qui délimitent le permis, l'obligatoire et l'interdit) ; les tribunaux (qui arbitrent les litiges en fixant des peines) ; enfin les moyens humains et matériels qui permettent d'appliquer ces décisions.
◈Le droit n'est donc pas un fait, mais une institution.
☞Conséquence pour notre sujet : faire régner la justice, c'est faire régner le droit — c'est reconnaître que des règles communes, et non la force, doivent trancher les conflits et protéger les égaux en droits.
📖Une formule célèbre de Lacordaire condense cet effort du droit : face à l'inégalité des forces, c'est la loi qui protège le faible.
C'est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit. Lacordaire
✦Le droit n'asservit donc pas l'individu (comme le prétendait Calliclès) : il le protège, en substituant à la loi du plus fort des règles égales pour tous.
❧Faire régner la justice, c'est donc reconnaître l'importance du droit : l'institution de règles communes qui corrige l'inégalité naturelle et protège les égaux en droits.
→Mais le droit ne fait pas que corriger la force : il offre aussi une alternative à la vengeance.
◈Comment ?
◈En confiant le jugement à un tiers.
◈Le droit (institution : lois + tribunaux + moyens) corrige l'inégalité des rapports de force et traite les hommes en égaux en droits. → Lacordaire : « la loi affranchit » le faible.
◈Reste à voir comment il remplace la vengeance.
❧Le droit ne se contente pas de corriger la force : il brise la chaîne de la vengeance.
◈Comment ?
◈En substituant à la victime, juge et partie, un tiers impartial — le juge — chargé de trancher selon des règles connues d'avance.
👨⚖️Faire régner la justice, c'est confier le jugement à une tierce personne, impartiale et désintéressée, distincte du plaignant et de la victime : c'est l'institution judiciaire.
🤝La justice rendue par un tiers. Dans la vengeance, l'individu lésé est à la fois juge et partie ; sa réaction est passionnelle et appelle des représailles sans fin.
◈Le droit, lui, fait intervenir un tiers : le juge, qui examine les prétentions des parties, distinct du plaignant et de la victime.
◈La justice n'est plus rendue par celui qui a subi le tort, mais par un organisme impartial.
⏳La lenteur contre l'immédiateté. Là où la vengeance est immédiate, la procédure judiciaire est lente : et cette lenteur n'est pas un défaut.
◈Elle permet de prendre du recul, de fonder le jugement sur des règles préalables connues, et non sur le ressentiment.
◈Le passage de la vengeance à la justice est le passage de la passion à la raison.
☞Conséquence pour notre sujet : faire régner la justice, ce n'est pas se venger, c'est instituer un tiers qui juge selon le droit.
◈Le droit arrête la réaction en chaîne des vengeances et lui substitue un ordre objectif.
📖L'institution judiciaire incarne ce passage : le juge, tiers distinct du plaignant et de la victime, rend une justice fondée sur des règles préalables, non sur la souffrance personnelle.
Nul ne peut être juge en sa propre cause. adage juridique
✦En retirant à la victime le pouvoir de se faire justice, le droit objective la justice : il la soustrait aux passions pour la fonder sur la loi.
❧Le droit apparaît donc comme la vraie réponse : il corrige la force (II·A) et remplace la vengeance par le jugement d'un tiers impartial (II·B).
◈Faire régner la justice, ce serait faire régner le droit.
→Mais toutes les lois sont-elles justes ?
◈Le droit tel qu'il est — le droit positif — suffit-il à faire régner la justice ?
◈Le droit substitue à la victime (juge et partie) un tiers impartial : l'institution judiciaire.
◈Sa lenteur permet le recul et des règles préalables → de la passion à la raison.
◈Adage : « nul ne peut être juge en sa propre cause ».
◈Mais le droit positif suffit-il ?
❧Reste une difficulté : faire régner la justice, est-ce s'attacher exclusivement au droit positif — aux lois telles qu'elles sont ?
◈C'est la thèse du positivisme juridique ; mais elle se heurte à deux failles décisives : la loi peut être trop générale, ou tout simplement injuste.
📜Pour le positivisme juridique (Kelsen), le droit juste, c'est le droit positif : faire régner la justice, ce serait simplement appliquer les lois telles qu'elles sont, sans référence à une justice supérieure.
⚖La thèse positiviste. Le positivisme juridique soutient qu'il n'existe aucune norme de justice en dehors des lois instituées : le « juste » se réduit au légal.
◈Cette thèse a un mérite : elle garantit la sécurité juridique et soustrait le droit aux opinions interminables sur ce qui devrait être juste.
🚧Première faille : la loi trop générale (l'équité). Mais la loi, par définition générale, ne peut tout prévoir : il arrive des cas singuliers où l'appliquer à la lettre produirait une injustice.
◈Il faut alors la vertu d'équité : corriger la lettre de la loi au nom de son esprit.
◈Comme l'enseigne Thomas d'Aquin, suivre aveuglément la lettre d'une loi peut devenir dangereux.
⚠Seconde faille : la loi injuste (légalité ≠ légitimité). Surtout, une loi peut être légale sans être légitime : la législation antijuive de Vichy (1940) était parfaitement légale, et pourtant profondément injuste.
◈Si le juste se réduisait au légal, on ne pourrait jamais dire d'une loi qu'elle est injuste — ce qui est absurde.
◈Il faut donc distinguer légalité et légitimité.
☞Conséquence pour notre sujet : le droit positif ne suffit pas à faire régner la justice.
◈Pour juger les lois elles-mêmes — les corriger (équité) ou les condamner (Vichy) —, il faut un étalon supérieur au droit positif.
📖C'est ce qu'établit Thomas d'Aquin dans la Somme théologique : parce que la loi est générale, des cas surviennent où la suivre à la lettre serait nuisible ; l'équité commande alors de s'en écarter.
L'équité est une vertu. Thomas d'Aquin, Somme théologique
✦Suivre la loi à la lettre n'est donc pas toujours juste : il faut parfois corriger la loi par l'équité — ce qui suppose un sens du juste au-dessus de la loi écrite.
❧Le droit positif ne suffit donc pas : la loi peut être trop générale (d'où l'équité) ou injuste (d'où la distinction légalité / légitimité).
◈Faire régner la justice exige plus que d'appliquer les lois.
→Mais alors, au nom de quoi juger les lois ?
◈Il faut un droit au-dessus du droit positif : le droit naturel — et, plus profondément, une idée de la justice.
◈Le droit positif ne suffit pas. Positivisme (Kelsen) : juste = légal.
◈Deux failles : la loi trop générale (équité, Thomas d'Aquin) ; la loi injuste (Vichy : légalité ≠ légitimité). → Il faut un étalon supérieur : le droit naturel.
❧Pour juger les lois — les corriger ou les condamner —, il faut un droit supérieur au droit positif, immuable, inscrit au fond de la conscience : le droit naturel.
◈Il est l'étalon qui permet de reconnaître l'injustice de certaines lois.
🌿Au-dessus du droit positif existe un droit naturel : un droit que chaque homme peut revendiquer en raison de sa nature, et qui permet de juger les lois en place.
📏Un étalon du juste. Le droit naturel est un droit supérieur au droit positif et qui lui est antérieur.
◈Il fournit un étalon : grâce à lui, nous pouvons dire d'une loi qu'elle est injuste.
◈Sans cet étalon, parler de « lois injustes » n'aurait aucun sens ; or il est parfaitement sensé, et parfois nécessaire, de le faire.
⚜Les droits inaliénables. Ce droit naturel renvoie aux droits inaliénables liés à la dignité de la personne humaine. Locke en défendait trois (droit à la vie, à la liberté, à la propriété de ses biens) ; la Déclaration universelle des droits de l'homme (1948) les énonce comme des impératifs absolus qu'aucun droit positif ne peut violer sans tomber dans l'injustice.
☞Conséquence pour notre sujet : faire régner la justice, ce n'est pas s'attacher aveuglément au droit positif, mais le juger à l'aune du droit naturel — et, au besoin, désobéir aux lois qui violent la dignité humaine.
📖C'est au nom du droit naturel qu'Antigone, dans la tragédie de Sophocle, brave l'interdit de Créon pour ensevelir son frère : elle invoque les lois non écrites des dieux contre la loi de la cité.
les lois non écrites et inébranlables des Dieux. Sophocle, Antigone
✦Antigone oppose ainsi un droit supérieur — immuable, inscrit dans la conscience — au droit positif de Créon : c'est au nom du droit naturel qu'elle désobéit.
❧Au-dessus du droit positif règne donc un droit naturel : étalon immuable (Strauss), fondé sur la dignité (Locke, DUDH), au nom duquel on peut juger — et désobéir (Antigone).
→Mais le droit naturel renvoie à une exigence plus profonde encore : qu'est-ce, au fond, qu'être juste ?
◈Faire régner la justice suppose aussi une vertu.
◈Le droit naturel : droit supérieur et antérieur au positif, fondé sur la dignité humaine.
◈Strauss : un « étalon du juste ».
◈Locke : vie, liberté, propriété.
◈DUDH 1948. Antigone (Sophocle) désobéit au nom des « lois non écrites ». → Mais qu'est-ce qu'être juste ?
❧Faire régner la justice, ce n'est pas seulement appliquer ou juger des lois : c'est aussi être juste — une vertu.
◈Or être juste, c'est précisément ne pas être porté à privilégier ses propres intérêts au détriment des autres.
⚖Être juste, ce n'est pas chercher à avantager ses propres intérêts : c'est une vertu de la relation aux autres, qui s'oppose à l'égoïsme.
🧭La justice contre l'égoïsme. L'idée de justice est d'abord une attitude : être juste, c'est ne pas se laisser porter, par spontanéité ou par passion, à avantager ses propres intérêts, ses proches, sa famille.
◈La vertu de justice s'oppose à l'égoïsme et à toutes ses extensions.
🤝Une vertu de la relation aux autres. La justice n'est donc pas une qualité solitaire : elle a une dimension sociale.
◈Elle suppose de reconnaître à autrui des droits, de lui « rendre ce qui lui est dû ». Être juste, c'est donner à chacun ce à quoi il a droit, et ne pas prendre plus que son dû.
☞Conséquence pour notre sujet : faire régner la justice suppose, au fondement, cette vertu — sans des hommes justes, capables de se déprendre de leur égoïsme, ni les lois ni les tribunaux ne suffiraient à la faire régner.
📖La sagesse antique illustre cette vertu : le jugement de Salomon, dans la Bible, montre le juste comme celui qui rend à chacun son dû — l'enfant à sa vraie mère —, sans se laisser tromper par l'apparence.
Être juste, c'est rendre à chacun ce qui lui est dû. définition classique de la justice
✦La justice est ainsi cette vertu par laquelle on règle ses rapports à autrui sur le dû, et non sur l'intérêt : elle commande de donner à chacun son droit.
❧Au fondement de la justice, il y a donc une vertu : être juste, c'est ne pas s'avantager, c'est rendre à chacun son dû.
→Mais « rendre à chacun son dû » : comment mesurer ce dû ?
◈Faut-il donner à tous la même chose ?
◈La justice exige une dernière distinction — celle des deux égalités.
◈Être juste = vertu : ne pas s'avantager, rendre à chacun son dû ; s'oppose à l'égoïsme ; dimension sociale (mes devoirs = droits d'autrui).
◈Définition classique : « rendre à chacun ce qui lui est dû ». → Mais comment mesurer le dû ?
❧Rendre à chacun son dû suppose une égalité — mais laquelle ? Aristote, dans l'Éthique à Nicomaque, distingue deux justices : l'une qui traite tout le monde strictement à l'identique, l'autre qui donne à chacun selon son mérite.
📐Faire régner la justice, c'est appliquer la bonne égalité : tantôt l'égalité arithmétique (à chacun la même chose), tantôt l'égalité proportionnelle (à chacun selon ce qu'il mérite).
➗L'égalité arithmétique (justice commutative). Dans la justice commutative, qui règle les échanges entre individus (transactions, mais aussi peines), on traite les parts strictement à l'identique : un échange est juste quand les biens ont la même valeur ; une peine est juste quand elle équivaut au tort — « œil pour œil » (loi du talion).
◈C'est une égalité arithmétique.
📊L'égalité proportionnelle (justice distributive). Mais dans la justice distributive, qui règle la répartition des biens, des honneurs ou des charges, l'égalité stricte serait injuste : il faut donner à chacun selon son mérite.
◈Récompenser également un travail médiocre et un travail excellent serait inéquitable.
◈C'est une égalité proportionnelle.
☞Conséquence pour notre sujet : faire régner la justice, c'est discerner quelle égalité appliquer — l'arithmétique dans les échanges et les peines, la proportionnelle dans les partages.
◈La justice véritable n'est ni l'uniformité aveugle, ni l'arbitraire, mais le juste partage.
📖C'est la distinction d'Aristote dans l'Éthique à Nicomaque (livre V) : la justice n'est pas une, mais deux — commutative (égalité arithmétique) et distributive (égalité proportionnelle).
Traiter également les égaux, inégalement les inégaux. principe aristotélicien, Éthique à Nicomaque
✦La justice distributive ne nie pas l'égalité : elle la pense comme proportion.
◈Donner à chacun son dû, ce n'est pas donner à tous la même chose, mais à chacun selon ce qui lui revient.
❧Faire régner la justice, c'est donc rendre à chacun son dû en appliquant la bonne égalité : arithmétique dans les échanges et les peines, proportionnelle dans les partages.
→Reste à rassembler tout le parcours : de la force à la vertu, qu'avons-nous appris sur la manière de faire régner la justice ?
◈Aristote (Éthique à Nicomaque V) : deux justices. Commutative (échanges/peines) = égalité arithmétique (talion). Distributive (répartition) = égalité proportionnelle (au mérite).
◈Maxime : « traiter également les égaux, inégalement les inégaux ». → Rendre à chacun son dû.
🧭Comment faire régner la justice ?
◈D'abord, on a pu croire qu'il fallait s'imposer par la force : le juste serait la domination du plus fort (Calliclès), ce qui légitime la vengeance.
◈Mais cette thèse confond le droit (une norme) et la force (un fait), et la vengeance, juge et partie, ne fait que prolonger le désordre.
📜Aussi faire régner la justice, c'est instituer un droit : une institution (lois, tribunaux) qui corrige les rapports de force (Lacordaire) et substitue à la vengeance le tiers impartial.
◈Mais le droit positif ne suffit pas : la loi peut être trop générale (l'équité de Thomas d'Aquin) ou injuste (Vichy : légalité ≠ légitimité).
◈Il faut donc un droit naturel supérieur (Antigone, Locke, DUDH) et, plus profondément, l'idée de justice comme vertu (Aristote).
🔑Faire régner la justice, ce n'est ni imposer la force, ni appliquer aveuglément les lois telles qu'elles sont.
◈C'est instituer un droit qui corrige les rapports de force et brise la vengeance, tout en le soumettant à un étalon supérieur — le droit naturel et l'idée du juste —, qui permet de juger les lois elles-mêmes.
◈La justice est à la fois une institution, un étalon et une vertu : rendre à chacun son dû, selon la juste égalité.
✷Faire régner la justice n'est donc pas un simple rapport de force, mais l'effort continu pour soumettre la force au droit, et le droit positif à l'idée du juste.
🔭Mais cet idéal de justice peut-il jamais être pleinement réalisé ?
◈L'institution judiciaire reste humaine, donc faillible ; et l'idée du juste, parce qu'elle dépasse toute loi, demeure une exigence jamais close.
◈Faire régner la justice serait alors moins un état atteint qu'une tâche infinie — celle de rapprocher sans cesse le légal du légitime.
◈La thèse : faire régner la justice, ce n'est ni la force (Calliclès) ni la vengeance, ni le seul droit positif (insuffisant : équité, lois injustes), mais un droit qui corrige la force et brise la vengeance, soumis à un droit naturel (Antigone, Locke, DUDH) et à l'idée de justice comme vertu (Aristote : rendre à chacun son dû, selon la bonne égalité).
◈Justice = institution + étalon + vertu.
◈Ouverture : une tâche infinie, rapprocher le légal du légitime.